Christian BARTELLEMY

Ce que retient l'eau
Résonances de la matière
Je travaille la terre comme une matière vivante, porteuse d’une mémoire qui nous précède.
Dans cette œuvre, elle n’est pas représentée : elle est réellement présente. Mêlée à l’acrylique, prise dans les pigments et les reliefs, elle devient à la fois substance et langage. Je voulais que la peinture conserve quelque chose du sol, de sa rugosité, de ses accidents, de cette matière première dont nous venons et vers laquelle, un jour, nous retournons.
La terre est ici un corps.
Un corps traversé par l’eau, transformé par elle, éclairé par elle.
Le bleu s’est imposé comme une évidence. Je ne cherche pourtant pas à peindre une mer, une rivière ou un paysage identifiable. Cette eau est plus intérieure. Elle évoque la source, le passage, le mouvement. Elle circule dans la matière comme quelque chose qui aurait toujours été là. Elle peut être l’eau qui nourrit la terre, celle qui l’érode et la façonne, mais aussi celle qui traverse nos propres corps.
J’aime cette idée que l’eau ne possède aucune forme définitive. Elle épouse, contourne, pénètre, disparaît et revient. Elle est mouvement là où la terre semble immobile. Et pourtant, toutes deux appartiennent au même cycle.
C’est dans cette rencontre que l’œuvre s’est construite.
Je n’ai pas cherché à maîtriser entièrement la matière. J’ai voulu lui laisser une part de liberté : accepter les aspérités de la terre, les réactions des pigments, les profondeurs du bleu, les accidents et les transparences. Certaines choses sont décidées, d’autres apparaissent. Cette frontière entre le geste volontaire et ce qui m’échappe est essentielle dans mon travail.
Puis vient la lumière.
Les fragments de feuille d’or sont volontairement rares. Je ne voulais pas utiliser l’or comme un ornement. Je voulais qu’il surgisse. Selon l’endroit où l’on se place, il apparaît puis s’efface. La lumière révèle ainsi certaines parties de l’œuvre que le regard ne percevait pas quelques secondes auparavant.
L’or devient alors une présence.
Il peut évoquer la lumière qui touche la surface de l’eau, mais aussi quelque chose de plus intérieur : une énergie enfouie dans la matière, une lumière qui viendrait de la terre elle-même.
Cette lumière m’intéresse parce qu’elle crée une forme d’élévation sans quitter la matière. Le terrestre et le lumineux ne sont plus opposés. La terre n’est pas seulement lourde, sombre ou immobile. Elle contient déjà la lumière. Elle contient la possibilité de l’émergence.
La résine prolonge cette recherche. Déposée par endroits, elle introduit une autre profondeur. Elle retient la lumière et donne à certaines zones l’apparence d’une eau qui se serait déposée sur la surface. Le regard ne sait alors plus exactement s’il observe une matière minérale, un territoire, une profondeur aquatique ou quelque chose de presque cosmique.
Cette ambiguïté est volontaire.
Je souhaite que l’œuvre puisse être regardée de très près, jusqu’à perdre toute notion d’échelle. Une parcelle de terre peut devenir un paysage. Un éclat d’or peut devenir une lumière lointaine. Une profondeur bleue peut devenir une étendue d’eau ou un espace sans limite.
Il n’y a pas de haut ni de bas dans cette recherche, seulement des passages.
Terre. Eau. Matière. Lumière.
Quatre éléments qui, pour moi, racontent finalement une même chose : notre appartenance au vivant.
Nous avons parfois l’impression de regarder la nature comme quelque chose qui se trouve devant nous, extérieur à nous. Pourtant, nous sommes faits de cette même matière. De minéraux, d’eau, de poussière et de lumière reçue.
C’est peut-être cela que je cherche à retrouver lorsque je travaille : non pas une image de la Terre, mais une sensation d’appartenance.
Une mémoire presque primitive.
Quelque chose qui existait avant les mots.
La terre devient alors abstraite sans cesser d’être réelle. Elle est matière et elle est corps. L’eau est mouvement et mémoire. L’or est lumière et apparition.
Et au milieu de ces éléments, je cherche un point de rencontre : cet instant fragile où la matière semble s’élever, où ce qui appartient au sol rencontre ce qui appartient à la lumière.
Comme si, au fond de la matière, il existait déjà une source.





